Anne Sophie Demonchy
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Vous souvenez-vous que je vous
conviais, il y a quelques jours, à vous plonger dans Sukkwan Island, de David Vann, vous présentant ce roman publié chez Gallmeister dans sa collection « Nature writing » comme
une robinsonnade. Eh bien… si certains l’ont lu depuis, ils ont dû être bien surpris car de robinsonnade, il n’en est plus guère question dans la seconde partie du roman… Il s’agit en réalité
d’un texte extrêmement noir et angoissant, sur l’incapacité de fuir ses responsabilités. Vous voyez, on est loin de l’imaginaire d’un Daniel Defoe…
Le roman s’ouvre sur le départ de Jim et de son fils Roy pour une île sauvage du sud de l’Alaska : Sukkwan. Celle-ci n’est accessible qu’en bateau ou
hydravion, ce qui sous entend que père et fils seront isolés du reste du monde pendant une année entière et devront survivre par leurs propres moyens. Pour Jim, c’est une aventure extraordinaire
qu’il pense ainsi offrir à son adolescent de 13 ans : chasse, pêche et grand air… La liberté ! Mais Roy ne voit pas cet exil du même œil : très vite, il se rend compte que son père
n’est pas organisé et qu’il n’a pas anticipé son séjour… La vie, loin de sa mère et de sa sœur, auprès d’un père avec qui il n’a jamais rien partagé, lui semble immédiatement pénible. Très vite,
les galères surviennent : un ours entre dans leur cabane pendant leur absence et mange une grande partie des provisions, leur cache pour protéger le reste de nourriture s’effondre… Pire, Jim
n’a rien d’un père rassurant : il sait à peine pêcher et chasser, il n’a pas d’idées précises sur la façon de se débrouiller en pleine nature. Leur quotidien se résume, du point de vue de
Roy du moins, à tenter de survivre en milieu hostile. Jim est également un danger pour son équilibre mental. Chaque nuit, l’homme cauchemarde à voix haute et confesse ses erreurs et errances à
Roy…
L’auteur nous plonge, à notre tour, dans un cauchemar épais et angoissant. Dans un style très beau, il décrit le quotidien terrifiant de ces personnages, isolés du
reste du monde et étrangers l’un à l’autre. Incapables de communiquer, père comme fils ne se comprennent pas. Nous partageons les pensées de Roy dans la première partie du roman puis de son père
dans la seconde partie.
Il y a du Hemingway dans cette première partie à travers cette description d’une nature hostile, qui domine l’homme. Dans la seconde, on retrouve plutôt
McCarthy et toute la sobriété de son écriture.
A la fin de la première partie, vous penserez que la seconde n’est qu’un long lamento, mais vous ferez fausse route : l’auteur vous réserve encore
bien des rebondissements… La fin est à couper le souffle.
Sukkwan Island bouscule, met mal à l’aise : situations absurdes, brutalité des relations humaines, injustice, incompréhension… tel est le lot des personnages qui peuplent ce roman terriblement pessimiste. Mais David Vann sait, avec son écriture crue et efficace, capter notre attention jusqu’à la dernière page…
Petit rappel : David Vann sera à Paris mardi prochain, au Bon Pêcheur, dès 19 heures.
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